Café serré, management serré : ce que votre tasse dit vraiment de vous

J’ai passé une bonne partie de ma carrière à observer des réunions, parfois même à les subir.
A observer pas seulement ce qu’on y dit — ça, franchement, c’est souvent le moins intéressant.
Non, ce qui m’a toujours fasciné, c’est ce qui s’y joue en silence.
Les postures, les regards, les non-dits.
Et, de manière récurrente, un petit manège que j’ai vu se répéter dans des dizaines d’entreprises à La Réunion : celui du buveur ostensible de café fort, sans sucre.
Vous voyez de qui je parle?
Ce collègue — souvent un homme, mais pas toujours — qui s’éclipse toutes les vingt minutes pour se couler un expresso bien serré, et qui revient tout fier avec sa petite tasse comme on brandirait un trophée.
Il la pose ostensiblement sur la table, la fait cliqueter contre la soucoupe, et lance un regard circulaire du genre : « Vous avez vu ? Moi, je tiens la cadence. »
Alors, quitte à être accusé de couper les cheveux en quatre, je pose cette question : ce petit théâtre du café, c’est de la performance ou de la comédie ?
Tentatives de réponses....
Le rituel du café comme signe extérieur de vertu managériale
Je vais ici vous raconter une scène.
C’était il y a quelques années, dans une entreprise de l’ouest de l’île.
Un comité de direction, onze personnes autour de la table.
Le directeur général ouvre la séance.
Dix minutes plus tard, l’un des participants — appelons-le Marc — se lève, se dirige vers la machine à café, et revient avec un espresso.
Il le boit debout, près de la porte, en hochant la tête comme s’il validait chaque parole prononcée.
Vingt-cinq minutes plus tard, rebelote.
Marc repart, revient, re-debout, re-espresso.
À la troisième tournée, la directrice financière, visiblement agacée, lui glisse : « Tu veux qu’on te fasse un petit lit de camp à côté de la machine ? »
Rires dans la salle. Marc sourit, satisfait.
Il avait obtenu ce qu’il voulait : qu’on le remarque.
Ce genre de manège, je l’ai observé partout, dans le BTP, dans la finance, dans les collectivités.
Toujours le même schéma : le café fort sans sucre fonctionne comme un signe extérieur de vertu managériale.
Il dit : « Je suis un gros travailleur, mes nuits sont courtes, mes journées sont longues, et ce breuvage noir est le carburant de mon abnégation. »
La tasse devient alors un accessoire de scène, un totem.
Et ce totem a un corollaire.
C’est la phrase qu’on entend régulièrement dans la bouche de ces mêmes personnes, à un moment ou à un autre, lâchée comme une promesse:
« Ce dossier est délicat, on y passera la nuit s’il le faut. »
Je l’ai entendue maintes et maintes de fois.
La nuit suivante comme les autres nuits, je n’en ai jamais vu la couleur blanche.
Son auteur, lui, était tranquillement chez lui à 19 h 30, en train de dîner en famille.
Mais la phrase était lancée, l’image était sauve et la réputation du gros bosseur ré-assurée.
Ce que la science dit vraiment (et ce qu’elle ne dit pas)
On pourrait se dire que tout ça est anecdotique.
Sauf que le lien entre café et performance fait l’objet de recherches sérieuses — et les conclusions sont loin d’être aussi tranchées que le discours ambiant.
J’ai lu avec attention un article de Javry intitulé Café et productivité : mythe ou réalité ?.
Les conclusions en sont claires : la caféine agit sur la vigilance et l’attention à court terme, mais elle ne transforme absolument pas vos capacités intellectuelles.
Elle ne remplace ni le sommeil, ni l’organisation, ni un environnement de travail sain.
Et — c’est peut-être le plus intéressant — une partie de l’effet ressenti relève du conditionnement psychologique.
Des participants ayant bu du décaféiné en croyant boire un espresso ont déclaré se sentir plus alertes.
Autrement dit, c’est le rituel qui produit l’effet, pas seulement la molécule.
Là où je trouve que Javry sous-estime la dimension culturelle, c’est qu’il traite le café comme un objet neutre.
Or, dans une réunion, il est bien loin de l'être.
Il est porteur d’un message social.
Et ce message, dans beaucoup d’organisations, est genré.
Un article de Bilan, paru sous le titre Quand la masculinité se joue dans le choix des boissons, raconte avec humour la « chute inexorable » d’un homme qui passe du café noir au matcha — et qui, ce faisant, change de camp aux yeux de ses pairs.
L’auteur décrit comment, à table, chaque commande vous trahit.
C’est exactement ça.
Le choix de la boisson n’est pas un choix personnel, c’est une déclaration d’appartenance.
Le café noir et serré, si possible sans sucre, c’est le breuvage des durs, le matcha, c’est pour les autres, pour les mous du genou.
Et si un jour vous commandez un chocolat chaud, préparez-vous à ce qu’on vous surnomme « la poule mouillée».
Virilisme, management et petites tasses : le trio infernal
Parlons maintenant des dégâts. Parce qu’il y en a.
Le virilisme au travail, ce n’est pas, loin de là, une vue de l’esprit.
Un essai récent, Le coût de la virilité au travail, recense les comportements coûteux qu’il génère : management autoritaire, harcèlement, fraudes, non-respect des procédures.
La petite tasse de café est l’une des manifestations les plus anodines — et les plus révélatrices — de cette culture.
Elle installe une hiérarchie implicite : ceux qui boivent du café fort sont dans le camp des productifs.
Les autres, ceux qui boivent du thé ou pire, de l'eau, sont des endormis, des spectateurs, des gens qui ne « mouillent pas la chemise ».
J’ai accompagné un dirigeant à Saint-Denis, il y a quelques années, qui avait construit toute son autorité sur ce modèle : voix forte, présence physique imposante, et une consommation de café qui frisait le records.
Son équipe marchait (tant bien que mal) à la peur.
Les résultats étaient là, mais les départs s’enchaînaient.
Un jour, sa voix de super boss s’est usée — une laryngite sévère, trois semaines sans pouvoir parler.
L’activité s’est tout de suite figée.
Littéralement.
Plus personne ne savait quoi faire sans ses injonctions comminatoires.
Il a fallu trois semaines pour que les gens osent prendre des décisions.
Trois semaines et ça n’a pas été facile tous les jours, je vous le dis.
Ce qui m’interpelle, dans ce genre de situation, c’est le lien avec la Process Com.
Ce modèle, conçu à l’origine pour la Nasa, permet d’identifier les comportements sous stress.
Le buveur ostensible de café fort correspond souvent au profil « Travaillomane » en stress : il sur-joue la productivité, la logique, l’efficacité.
Il parle fort, il agit vite, il boit serré.
Mais derrière cette façade, il y a souvent une angoisse : celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas être vu comme suffisamment « dur ».
Le café devient son armure.
Le café, la QVT et le grand mensonge du « fun »
On m’objectera que le café en entreprise, c’est aussi un outil de qualité de vie au travail.
Et c’est vrai.
Les entreprises investissent dans des machines professionnelles, des coins pause agréables, des services de livraison.
La pause-café est un moment de socialisation.
Un prétexte pour échanger, pour souffler.
Ca, je ne le nie pas.
Sauf que — et c’est là que je nuance — il y a une différence entre la pause-café choisie et le café-brandi-comme-preuve-de-dévouement.
Le premier est un moment de respiration collective.
Le second est de l'ordre d'une performance individuelle.
Le premier rassemble.
Le second exclut.
Et dans beaucoup d’entreprises, on confond les deux, on installe une belle machine qui fait bip bip, on organise des afterworks, et on croit avoir réglé la question du bien-être.
Mais si la culture sous-jacente valorise la petite tasse serrée et le présentéisme, la machine à café ne fait que reproduire le problème à plus grande échelle.
Franchement, c’est parfois une vraie gageure de faire comprendre ça à certains dirigeants.
Si je vous dis que j’ai parfois envie d’en secouer quelques-uns, c’est un euphémisme.
Certains échos que j’ai entendus dans des open spaces étaient d’une bêtise atterrante.
Du genre : « Lui, il boit du thé, il ne doit pas être vraiment impliqué. »
C’est absurde, et pourtant, ça va même jusqu’à structurer des décisions de promotion.
FAQ : ce que vous m’avez souvent demandé
Le café fort, c’est vraiment mauvais pour le management ?
Non, le café en soi n’a rien de mauvais.
Ce qui pose problème, c’est l’usage symbolique qu’on en fait comme marqueur de statut ou de performance.
Le café est un prétexte.
Le problème, c’est ce qu’il révèle.
Comment savoir si je suis dans une culture viriliste sans m’en rendre compte ?
Regardez qui parle le plus fort en réunion.
Regardez qui se lève souvent pour aller chercher du café.
Regardez qui obtient facilement des promotions.
Si les trois réponses pointent vers les mêmes personnes, vous avez déjà là un bon indice.
Est-ce que les femmes sont exclues de ce rituel ?
Pas nécessairement, mais elles sont souvent placées dans une position différente.
Une femme qui boit un café serré est considérée comme « agressive ».
Un homme qui boit un café serré est jugé « impliqué ».
C’est le double standard classique.
Que faire si je suis moi-même ce buveur de café ostensible ?
Commencez par boire votre café assis.
Sans le brandir.
Vous verrez, ça changera déjà quelque chose.
Et si on arrêtait ce cinéma ?
La tasse de café en elle-même n’est pas le problème.
Le problème, c’est le besoin de prouver quelque chose par des signes extérieurs aussi futiles.
La vraie performance professionnelle et managériale ne se mesure pas au nombre d’espressos bus dans une journée.
Elle se mesure à la capacité de faire grandir une équipe, de prendre des décisions justes, de créer un climat de confiance.
Alors, la prochaine fois que vous verrez quelqu’un se lever pour aller se couler un café en pleine réunion, posez-vous cette question : est-ce qu’il a soif, ou est-ce qu’il a besoin qu’on le voie ?
Et vous, que brandissez vous dans vos réunions pour dire « je suis là, je compte ?
Pour aller plus loin :
· Café et productivité : mythe ou réalité ? — Javry Coffee
· Le coût de la virilité au travail — Lucile Peytavin et Élise Fabing
· Process Com pour les managers — Christian Becquereau
· Coaching professionnel à La Réunion — Coach Réunion
Auteur : Jean-Noël BRUERE
COACH REUNION CONSULTING 2026




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