Au placard : quand l’entreprise vous rend invisible
- Jean Noël Bruère
- 25 juil.
- 6 min de lecture

Une carrière professionnelle ressemble rarement à un long fleuve tranquille.
Aux belles avancées succèdent parfois des périodes de calme, de calme plat même.
Ces moments d’étale, de marée basse, peuvent même s’apparenter à un séjour plus ou moins long, plus ou moins définitif, dans un sinistre placard.
Ce phénomène, la « placardisation », toucherait environ bon an mal an 200 000 actifs en France, selon une étude de l’Institut Montaigne.
Un chiffre qui ne dit pas tout, car aucune statistique officielle ne permet de mesurer précisément l’ampleur du mal.
Pourtant, dans mon cabinet à Saint-Denis, je reçois régulièrement des cadres, des managers, des chefs d’entreprise victimes de cette mise à l’écart sournoise.
La mise au placard, qu’est-ce que c’est ?
Cette expression désigne de façon imagée une exclusion progressive d’un salarié de la vie active de l’entreprise.
On ne le licencie pas directement, mais on rend son quotidien tellement insupportable qu’il finit par être tenté de partir de lui-même.
L’objectif est clair : pousser à la démission sans verser d’indemnités.
Dominique Lhuillier, autrice de Placardisés. Des exclus dans l’entreprise, décrit cette situation comme un « ingénieux crescendo de petites vexations quotidiennes ».
Le salarié voit certes son emploi maintenu, mais on ne lui confie aucune tâche ou des missions sans rapport avec son contrat ou ses compétences.
Les secteurs les plus concernés
Contrairement à une idée reçue, ce phénomène n’épargne aucun secteur.
Il touche aussi bien les administrations que les PME et les grands groupes.
Quelques contextes particuliers favorisent cependant son développement:
· La fonction publique, surtout la territoriale : les alternances politiques créent régulièrement leur lot de "voies de garage".
· Les grandes entreprises pyramidales : ces organisations lourdes, propices aux luttes d’influence et aux abus de pouvoir, en constituent le terreau fertile.
· Les secteurs en restructuration : fusions, acquisitions, réorganisations multiplient les postes en doublon et les « indésirables ».
Le profil type du placardisé : une question mal posée
« À priori, il n’y a pas de profil type », souligne Yasmina Chbani, DG du cabinet Dale Carnegie Maroc.
Jeunes comme seniors, hommes comme femmes, cadres comme employés peuvent en être victimes.
Les seniors sont néanmoins surreprésentés, de même que les femmes.
Une étude de l’Institut du Salarié réalisée en 2014 estimait que 80 % des victimes étaient des cadres ou des managers.
Mais ce chiffre mérite d’être nuancé : les cadres ont peut-être simplement plus de visibilité et osent davantage parler de leur situation.
Les signes qui ne trompent pas
Comment savoir si l’on est en train de glisser doucement vers un placard, doré ou pas ?
Voici les signaux d’alerte les plus fréquents :
1. Retrait progressif des missions : votre poste existe toujours bel et bien, mais on le vide de sa substance.
On vous confie des tâches très en dessous de vos compétences.
2. Exclusion des réunions stratégiques : vous n’êtes plus invité aux discussions où se prennent les décisions.
3. Isolement physique : votre bureau est déplacé dans un endroit isolé, votre badge d’accès à certains espaces est retiré.
4. Absence totale de feedback : plus d’entretien annuel, plus d’objectifs, plus de perspectives d’évolution.
5. Ignorance numérique : vos emails restent le plus souvent sans réponse, vos appels sont ignorés.
6. Remplacement silencieux : on embauche quelqu’un pour faire votre travail ou on redistribue vos missions à vos collègues sans vous en informer.
L’histoire de Marc, cet ingénieur senior dans une entreprise réunionnaise du BTP, illustre parfaitement ce processus.
Après vingt ans de bons et loyaux services et un changement de direction, il s’est vu confier une mission subalterne et sans intérêt, la saisie de données.
Plus de participation aux développements techniques, plus de réunions de projet.
Ses collègues étaient consultés, et pas lui.
Il a attendu dix-huit mois avant de me contacter, rongé par l’ennui et la honte.
Les conséquences psychologiques : le bore-out
L’ennui professionnel prolongé peut conduire à un bore-out, un épuisement professionnel par l’ennui, reconnu par la Cour d’appel de Paris en juin 2020.
Les effets en sont dévastateurs : perte d’estime de soi, sentiment d’inutilité, isolement social, dépression.
« On lutte pour sa survie, son équilibre mental », confie encore Dominique Lhuillier.
Le cas de Sophie, responsable marketing dans une entreprise d’une zone industrielle de Saint-Denis, est édifiant.
Ses dossiers ont été confiés à un collègue, son manager l’évitait en réunion, elle n’était plus invitée aux brainstormings clés.
Elle a commencé à douter de ses compétences, à s’isoler, jusqu’à ce qu’un ami l’incite à consulter un coach professionnel pour managers à La Réunion.
Comment réagir ? Les voies de recours
1. Analyser la situation avec objectivité
Avant toute action, posez-vous les bonnes questions :
· Quand cela a-t-il commencé ?
· Y a-t-il eu alors un conflit non résolu ?
· Mes compétences correspondent-elles encore aux besoins de l’entreprise ?
2. Renforcer son réseau
L’isolement est l’arme principale du placardiseur.
Pour y résister :
· Participez activement aux événements d’entreprise.
· Échangez avec d’autres services.
· Rejoignez des groupes professionnels, par exemple sur LinkedIn.
3. Se former et monter en compétences
Sophie a compris, au fil de nos séances de coaching, que son entreprise se digitalisait et qu’elle manquait de compétences en data marketing.
Elle a décidé de se former pour se réaligner.
Le placard peut ainsi devenir une belle opportunité de reconversion professionnelle.
4. Documenter et agir juridiquement
Si la situation persiste, plusieurs recours existent :
· Si vous êtes dans le privé, saisir les prud’hommes pour harcèlement moral (article L.1152-1 du Code du travail). Dans le public, c'est le tribunal administratif.
· Engager une action pour manquement à l’obligation de fournir du travail.
· Envisager une prise d’acte de rupture aux torts de l’employeur.
· Consulter un avocat spécialisé en droit du travail.
Attention : la démission sous la pression est précisément ce que l’employeur recherche.
Ne démissionnez donc pas sans avoir exploré toutes les autres options.
Vous êtes au placard, ce n’est pas la fin du monde
Cette situation ne dit pas tout de vous.
Elle en révèle souvent davantage sur l’entreprise et sa culture managériale que sur vos compétences.
« Un bon leader sait qu’il ne sait pas tout », dit un proverbe de management.
L’entreprise qui place ses collaborateurs au placard démontre surtout son incapacité à gérer les talents, les conflits et les transitions.
Quelques témoignages de mes clients réunionnais :
· Philippe, cadre dans une banque, a utilisé son année de mise au placard pour passer un diplôme en finance durable.
Il a rebondi dans une structure plus respectueuse et alignée avec ses valeurs.
· Catherine, responsable RH dans une collectivité, a transformé cette épreuve en opportunité : elle a monté son propre cabinet de conseil en ressources humaines et, après une formation, de coaching.
Le placard peut ainsi devenir un sas de transition, un temps précieux pour réfléchir à ses aspirations profondes et se réinventer.
Ce que cette situation dit de vous
Être placardisé ne signifie pas être incompétent, loin de là.
Cela peut simplement être en lien avec:
· Un désalignement entre vos valeurs et celles de l’entreprise.
· Une restructuration dont vous êtes la variable d’ajustement.
· Un conflit de personnalité avec un manager.
· Une période de transition dans votre carrière.
L’accompagnement par un coach professionnel permet de prendre du recul, d’analyser la situation avec une meilleure objectivité et d’élaborer une stratégie de sortie.
FAQ : Questions fréquentes sur la mise au placard
La mise au placard est-elle illégale ?
Bien qu’aucune loi ne la définisse expressément, elle est assimilée à une forme de harcèlement moral, interdit par le Droit en général, et par le Code du travail en particulier.
Puis-je être licencié pour insuffisance professionnelle après une mise au placard ?
Non, si l’insuffisance résulte de l’absence de travail fourni par l’employeur.
Celui-ci a une obligation de vous donner du travail.
Combien de temps puis-je rester au placard ?
Certaines situations peuvent durer des années.
Plus elles s’allongent, plus les conséquences psychologiques sont lourdes.
Mieux vaut donc agir rapidement.
Le CSE peut-il m’aider ?
Oui, les représentants du personnel peuvent vous orienter et vous aider à documenter la situation.
Un coach professionnel peut-il vraiment m’aider ?
Absolument.
Un coach vous aide à prendre du recul, à clarifier vos objectifs et à élaborer un plan d’action, que vous choisissiez de rester, de négocier une sortie ou de vous reconvertir.
Jean-Noël BRUERE, coach certifié, superviseur et médiateur, accompagne les professionnels à La Réunion et en visioconférence depuis 2008. Si vous vous reconnaissez dans cette situation, n’hésitez pas à prendre rendez-vous pour un entretien gratuit et sans engagement.
Pour aller plus loin
Cet article s’appuie sur de nombreuses sources et réflexions.
Pour approfondir le sujet, je vous invite à consulter :
· Être mis au placard en entreprise : comment s’en sortir ? – Welcome to the Jungle
· Les 5 signes avant-coureurs d’une mise au placard – Cadremploi
· Mise au placard au travail : 6 signaux d’alerte – Harcèlement moral au travail
· Mise au placard : la faire reconnaître juridiquement – Avocat Nathalie Behais
· Conséquences pour les salariés d’une mise au placard – Osez vos droits
· La mise au placard dans les entreprises : 200 000 salariés concernés – Souffrance et Travail
· Mon employeur m’a mis au placard : 3 clés pour en sortir – Notre Temps
· Mise au placard : définition, exemples et solutions – CSE Guide




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