Ce que vous projetez sur les autres au travail (et pourquoi ça vous coûte cher)

Vous êtes-vous déjà demandé ce que vous voyez réellement chez un collègue, un manager, un client ? Est-ce lui, ou est-ce une partie de vous même?
Je pose la question autrement.
La prochaine fois que vous serez au cinéma, essayez de distinguer l’écran blanc et pas les images.
Concentrez-vous autant que vous voudrez, mais vous n’y arriverez certainement pas, votre œil est attiré par le film, pas par la toile, c’est comme ça et c’est plus fort que vous.
Eh bien, la même chose se produit dans vos relations professionnelles.
Sauf qu’au travail, la lanterne magique est dans votre tête, et elle projette en continu sur vos interlocuteurs leurs intentions supposées, leurs défauts, leurs motivations cachées…
Et tout cela vient le plus souvent de vous et certainement pas d’eux.
Ce mécanisme porte un nom, c’est la projection.
Et après bientôt vingt ans de coaching professionnel à La Réunion, je peux vous dire que cette petite gymnastique fait des dégâts considérables, elle brouille les décisions, gangrène les équipes, et vous fait passer à côté de la réalité de ce qui vous entoure.
Alors comment éteindre ce projecteur ? Et surtout, comment distinguer l’écran de ce qu’on y projette ?
La projection, ce truc que vous refusez de voir chez vous
La projection est un mécanisme de défense inconscient.
Vous attribuez à quelqu’un d’autre vos propres sentiments, désirs, ou défauts, ceux que vous refusez de reconnaître en vous-même.
Par exemple, vous accusez un collaborateur d’être agressif alors que vous êtes vous-même en colère. Vous voyez de la mauvaise volonté chez un collègue alors que votre propre motivation est en berne.
Le Cairn, une référence francophone en sciences humaines, le formule ainsi : la projection consiste à expulser à l’extérieur, sur une personne ou un objet, des sentiments, des désirs, des qualités que l’on méconnaît ou que l’on refuse d’admettre comme venant de soi.
C’est brutal, mais c’est exactement ça.
Un autre article du même Cairn souligne aussi que ce mécanisme a une valeur positive : il sert d’abord à construire le Moi, avant de devenir défensif. Je trouve cette nuance importante, la projection n’est pas une maladie, c’est simple un réflexe.
Mais dans le monde du travail, ce banal petit travers peut coûter cher.
Saint-Denis, 2019. Le directeur financier et le comptable trop lent
Je me souviens d’un accompagnement à Saint-Denis, il y a quelques années.
Un directeur financier, il s’appelait Marc, se plaignait de son comptable.
Selon lui, le type était lent, pinailleur, méticuleux à l’excès, incapable de prendre une décision et Marc voulait le pousser doucement mais résolument vers la sortie.
Nous avons travaillé ensemble en coaching pendant six séances, et au fil des entretiens, j’ai commencé à repérer quelque chose de singulier: Marc parlait souvent de son propre père avec une rancœur froide.
C’était un homme qu’il décrivait comme rigide, lent, obsédé par les détails.
Un père qui lui reprochait son impulsivité quand il était enfant.
Son comptable ? Il ressemblait beaucoup à ce père, la même lenteur, la même minutie.
Et donc Marc projetait sur cet homme une histoire qui n’avait vraiment rien à voir avec le travail.
Quand il l’a compris ça, sa réaction m’a vraiment marqué. Il est resté silencieux une bonne minute. Puis il a soufflé,, la voix basse : « P…, mais c’est moi le problème. »
Le comptable est resté et six mois plus tard, bien après la fin du coaching, Marc m’a écrit pour me dire qu’ils avaient enfin réussi à travailler ensemble, non pas parce que le comptable avait changé, mais parce que Marc avait arrêté de projeter sur lui.
Et ce n’est pas tout. L’effet miroir fonctionne dans les deux sens
Un article de Cairn (encore un !) sur « l’effet miroir » le rappelle avec justesse: les jugements que vous portez sur les autres découlent de l’importance que vous accordez à vos propres qualités et défauts.
Autrement dit, ce que vous détestez chez un collègue dit souvent quelque chose sur vous, ce que vous admirez, par exemple chez un manager, aussi.
Les travaux d’Annie Birraux sur la projection, ont une approche restée très clinique, très individuelle.
Or même dans une équipe, la projection circule, elle contamine et peut facilement devenir un phénomène collectif.
Certaines rumeurs que j’ai vues circuler en entreprise en étaient de belles illustrations.
Tel manager persuadé que son service lui mentait alors que lui-même cachait des informations à sa direction.
Telle DRH convaincue que les salariés étaient « paresseux » alors qu’elle-même avait lâché plusieurs dossiers en rase campagne, par flemme.
La projection ne se contente pas de fausser votre perception, elle crée de toutes pièces la réalité qu’elle prétend décrire.
Vous traitez quelqu’un comme s’il était hostile, il le devient. Vous le voyez comme incompétent, il perd confiance et le devient.
Parlons maintenant de ce qui se passe dans le couple et au bureau
Le mécanisme y est identique et la psychologie du couple l’étudie depuis longtemps.
Un partenaire reproche à l’autre sa froideur, alors qu’il est lui-même distant.
L’autre accuse de jalousie, alors qu’il est possessif.
Au travail, c’est pareil, sauf qu’on ne se quitte pas, on subit.
Un cadre que j’ai accompagné au Port se plaignait ainsi de son N+1. « Il ne m’écoute jamais. Il est dans son monde. »
Nous avons regardé ça de plus près.
Ce cadre passait ses réunions à préparer ses réponses dans sa tête, sans bien sûr écouter, et il projetait allègrement sur son chef exactement ce qu’il faisait lui-même.
Comment éteindre votre projecteur en trois temps?
Disons le tout de suite, c’est un travail difficile.
Premièrement, acceptez l’idée que vos réactions à chaud vous appartiennent.
Quand quelqu’un vous agace prodigieusement, posez-vous une question simple : « Qu’est-ce que ça remue chez moi ? »
Pas chez lui mais bel et bien chez moi.
Deuxièmement, distinguez les faits des interprétations.
Un collaborateur arrive en retard trois fois est un fait.
« Il me manque de respect » est une interprétation. Peut-être est-elle juste, peut-être pas. Prenez la peine de vérifier et appliquez vous à vous en tenir aux faits.
Troisièmement, travaillez votre propre lumière.
Un article de Cairn intitulé « Assumer les projections, transferts et identifications » propose un exercice simple : notez trois personnes que vous appréciez et listez trois à cinq qualités pour chacune.
Puis faites l’inverse avec les défauts de trois autres personnes que vous ne supportez pas.
Vous verrez apparaître des motifs, des répétitions,des schémas qui vous appartiennent.
Rassurez-vous, le coach « neutre et bienveillant » que je suis n’échappe pas à ces travers.Je me souviens, un peu piteux, de ce dirigeant que je trouvais « fermé » alors que je n’osais pas aborder un sujet difficile.
La projection, c’est confortable, c’est l’autre qui a un problème, pas vous.
Sauf que ça ne tourne pas rond et que ça ne résout rien.
Les dégâts ? Ils sont nombreux
Une équipe à Saint-Pierre fonctionnait en silos.
Chacun se plaignait des autres. « Ils ne communiquent pas. » « Ils font leurs trucs dans leur coin. »
Le directeur projetait sur ses chefs de services une désunion qu’il entretenait lui-même en ne tranchant jamais.
Les chefs de services projetaient sur leurs équipes une résistance qu’ils nourrissaient par leur propre absence de clarté.
Nous avons organisé une série de rencontres d’échanges guidés, pas pour parler des problèmes des autres, mais pour parler de soi, de ses propres réactions, de ses propres angles morts, dans un cadre sécurisé, bienveillant et protecteur.
Les trois premières heures de ces « meetings » ont été tendues, très tendues, puis une digue a lâché.
Un chef de service a osé dire : « Je crois que je leur demande de faire ce que je ne fais pas moi-même. »
Ce jour-là, personne n’a résolu le problème, mais tout le monde a commencé à arrêter de le projeter sur quelqu’un d’autre.
C’était un bon début.
Ce que je vous propose de retenir
La projection est un mécanisme automatique, instinctif.
Vous ne pouvez pas l’éteindre en soufflant dessus comme une simple bougie, mais vous pouvez apprendre à la reconnaître.
Quand une de vos réactions vous semble disproportionnée, astreignez-vous à un « arrêt sur image ».
Quand vous êtes un peu trop certain de connaître les intentions de quelqu’un, méfiez-vous.
Quand vous jugez, observez d’abord ce que ce jugement dit de vous.
Un dernier point. La projection n’est pas forcément toujours négative.
Parfois, vous projetez vos propres qualités sur quelqu’un, vous le voyez plus compétent, plus généreux, plus solide qu’il ne l’est en réalité.
C’est là aussi une projection, elle peut aussi vous coûter cher, surtout quand vous recrutez ou quand vous déléguez, par exemple.
Alors, la prochaine fois que vous serez tenté de dire « il est comme ci » ou « elle est comme ça », posez-vous la question : est-ce que je regarde l’écran ou est-ce que je regarde le film que je projette dessus ?
Et vous, quelle est la dernière fois où vous avez réalisé que vous projetiez quelque chose sur quelqu’un ?
Sources et références
Pour approfondir la définition clinique de la projection, je vous invite à consulter le chapitre « La projection » d’Annie Birraux, ainsi que l’outil 53 sur l’effet miroir dans La boîte à outils des soft skills.
Pour une approche des mécanismes de défense en entreprise, le site Happy Team propose des clés de lecture utiles aux managers.
Enfin, pour comprendre comment la projection s’invite dans les relations interpersonnelles, l’article de Psychologie et Sérénité sur la projection dans le couple offre un éclairage transposable au monde professionnel.
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Auteur : Jean Noël BRUERE
COACH REUNION CONSULTING 2026




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